{"id":97,"date":"2026-06-10T21:37:01","date_gmt":"2026-06-10T21:37:01","guid":{"rendered":"http:\/\/alicegn.cluster129.hosting.ovh.net\/?p=97"},"modified":"2026-06-10T22:12:31","modified_gmt":"2026-06-10T22:12:31","slug":"test","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alicegringras.fr\/test\/","title":{"rendered":"Les mosa\u00efques"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La ville semble m\u2019habiter, me d\u00e9vorer. Est-elle moi ou bien suis-je elle ? Chaque fois que j\u2019hume l\u2019odeur de la cardamome dans mon caf\u00e9 matinal, je me revois assise sur ce tabouret haut perch\u00e9, le sol drap\u00e9 d\u2019un grand manteau de mosa\u00efque bleu turquoise, orn\u00e9 \u00e7\u00e0 et l\u00e0 de petits filets d\u2019or. C\u2019est b\u00eate. Je ne peux m\u2019emp\u00eacher de penser \u00e0 ce sol, peut-\u00eatre car il me ram\u00e8ne \u00e0 ma terre, \u00e0 celle que je ne reverrai jamais, celle qui n\u2019existe que dans mes souvenirs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parfois, je me demande si tout cela n\u2019\u00e9tait pas un r\u00eave. Me suis-je r\u00e9veill\u00e9e au sein du d\u00e9barcad\u00e8re, ce lieu grouillant de monde o\u00f9 la foule me consumait tout enti\u00e8re ? Non, je n\u2019ai pas r\u00eav\u00e9 la rougeur du soleil, ces ruelles littorales o\u00f9 chaque bistrot avait sa propre langue : grec, turc, espagnol, italien, fran\u00e7ais, ladino. C\u2019est \u00e9trange. Il me semble aujourd\u2019hui que je les comprenais toutes, tout comme les mosa\u00efques de mon enfance. Ces langues s\u2019imbriquaient les unes aux autres. Parfois, j\u2019avais la sensation qu\u2019en s\u2019additionnant, elles tissaient une seule et m\u00eame toile qui s\u2019\u00e9tendait le long de la Grande Bleue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne peux m\u2019emp\u00eacher d\u2019associer ces sons \u00e0 la fleur d\u2019oranger. Ce go\u00fbt doux-amer, chaud, r\u00e9confortant, comme le son du oud les soirs de f\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et puis un jour, il a fallu partir, quitter ce paradis perdu, quitter l\u2019orage, les mosa\u00efques, la tour de Babel, la cardamome, le son m\u00e9lancolique du oud. Prendre un bateau \u00e0 la h\u00e2te, emporter tout ce que l\u2019on peut sans se retourner. Le port, d\u2019habitude si familier, si chaleureux, me donnait l\u2019impression d\u2019une masse informe qui se resserrait sur moi comme un \u00e9tau. Papa me tenait la main fermement, ses yeux gris clair fixant un point imaginaire. Les bruits m\u2019\u00e9taient insupportables. O\u00f9 \u00e9tait pass\u00e9e ma tour de Babel ? L\u2019odeur de l\u2019iode inondait mes narines. J\u2019avais le pressentiment que je ne l\u2019humerais plus jamais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me suis retourn\u00e9e, malgr\u00e9 les consignes de papa, pour voir une derni\u00e8re fois ce que je laissais derri\u00e8re moi. Au loin, notre maison formait une petite tache bleue et blanche. Pourtant, ce minuscule point \u00e0 l\u2019horizon semblait me dire : \u00ab&nbsp;Ne pars pas, reste. Reviens te blottir sur le haut tabouret de bois pour contempler les mosa\u00efques. Ne pars pas, reste. Viens tremper ton carr\u00e9 de sucre dans le caf\u00e9 de papa. Ne pars pas, reste. \u00c9coute encore le oud chanter des fables intemporelles. Ne pars pas, reste. Endors-toi au son des marchands de caramel. Ne pars pas, reste.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le policier a regard\u00e9 papa, qui brandissait f\u00e9brilement nos passeports, miraculeusement obtenus quelques jours plus t\u00f4t. D\u2019un coup sec, il s\u2019est saisi de sa lame et les a tranch\u00e9s en mille morceaux. Plus tard, je comprendrai le sens du mot <em>apatride<\/em>. Pour l\u2019instant, je ne pensais qu\u2019\u00e0 mes mosa\u00efques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La ville semble m\u2019habiter, me d\u00e9vorer. Est-elle moi ou bien suis-je elle ? Chaque fois que j\u2019hume l\u2019odeur de la cardamome dans mon caf\u00e9 matinal, je me revois assise sur ce tabouret haut perch\u00e9, le sol drap\u00e9 d\u2019un grand manteau de mosa\u00efque bleu turquoise, orn\u00e9 \u00e7\u00e0 et l\u00e0 de petits filets d\u2019or. C\u2019est b\u00eate. 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