Il y a des vies qui s’écrivent en silence, sans tapage ni éclat, mais dont chaque ligne vibre d’une force tranquille. Monique est de celles-là. Née en 1931, elle a traversé le XXe siècle à la manière d’un fil tendu entre le devoir et la discrétion, la tendresse et la rigueur, l’humour et la pudeur.
Cette biographie, nourrie de ses propres mots, de ses souvenirs confiés au fil des entretiens, retrace l’itinéraire d’une femme ordinaire aux accents extraordinaires. Des bancs de l’école Pigier aux étés en Espagne, de la machine à écrire aux premiers pas dans les airs à presque 90 ans, Monique déroule le fil de sa vie avec une élégance simple, tissée d’anecdotes, de silences éloquents et d’instants lumineux.
Ce livre n’est pas seulement un hommage. C’est une invitation à écouter autrement, à regarder les visages discrets qui nous entourent, et à se souvenir que la mémoire, quand elle se raconte, devient un acte de transmission.
Cette biographie est un cadeau réalisé par sa famille, et plus particulièrement par sa fille Christine, à qui elle porte un amour profond et complice. Une affection tissée d’admiration, de connivence, et surtout d’une ressemblance évidente : ce caractère têtu et déterminé qu’elles partagent, cette manière de tenir bon, d’aller au bout des choses, de ne jamais plier.
Les propos ont été recueillis par Alice Gringras, biographe et journaliste, avec sensibilité et fidélité, pour laisser une trace vivante de ce que fut — et demeure — la vie de Monique.
Extrait de l’ouvrage de Monique
Chapitre 4 — Grandir sous des ciels troublés
Si Monique se souvient peu de ses années d’école parisienne avant la guerre, elle garde encore de vifs souvenirs de sa scolarité girondine. À Reignac, elle fréquente une école située à quelques centaines de mètres de la maison de ses grands-parents. Chaque matin, elle y va main dans la main avec son amie d’enfance, Paulette, qu’elle n’a jamais oubliée et avec qui elle a gardé contact jusqu’à nos jours. Ensemble, elles partagent des instants d’insouciance, même si la guerre jette une ombre sur leurs jeux.
L’école occupe une place de choix dans la vie de Monique. Elle y trouve du sens, du goût, une amitié fidèle aussi. Avec Paulette, elles jouent à celle qui arrivera la première. Elles se partagent la vie comme une complicité indéfectible.
Dans le village, la guerre se fait sentir autrement. Reignac devient un centre actif de la Résistance. Son oncle fait partie des FFI (Forces Françaises de l’Intérieur), ces hommes de l’ombre qui luttent contre l’occupant.

Archives – FFI
« Il avait un fusil mitrailleur à la maison et, quand il le nettoyait, j’allais derrière lui, bien entendu, j’étais curieuse, et ma grand-mère venait rouspéter », s’amuse Monique.
Hormis ces rares moments, la petite fille n’a jamais été impliquée dans les activités de son oncle. Elle se souvient de discussions d’adultes, de conversations saisies à demi-mots sur la Résistance, semblant enveloppées d’un voile de mystère. On ne parlait pas de cela, sans doute par pudeur et par prudence.
Monique se remémore les armes que son oncle allait récupérer grâce aux parachutages américains dans la campagne voisine, et du tissu orange des parachutes, transformé en rideaux par sa grand-mère. C’est à cette occasion qu’elle découvre le nylon ! Une matière nouvelle, venue d’un monde lointain, comme une promesse de modernité en pleine guerre.

Parachutage sur la plaine d’Échallon. © Département de l’Ain / Direction des Patrimoines et des Musées
Malgré le poids de l’Histoire, l’enfance de Monique n’est pas figée dans la peur. À Reignac, ses grands-parents savent la protéger, la maintenir dans une forme de normalité, en dépit de la présence des Allemands, des restrictions et des alertes à la bombe.
Les soldats allemands font ainsi partie du paysage. Monique se souvient d’un en particulier : Hans, un jeune homme de 20 ans qui venait manger chez sa grand-mère. « Il était parti en manœuvre et avait passé quatre jours sans manger. Ma grand-mère avait fait un cœur de bœuf qu’elle avait réussi à avoir au marché noir. Il l’a mangé en moins de deux. Il avait si faim… », confie-t-elle.
Si la petite fille a été relativement protégée des affres de la guerre, Monique se rappelle d’une aventure qui la fait encore frissonner à ce jour. Le 10 juin 1944, le village d’Oradour-sur-Glane fut le théâtre d’un massacre perpétré par la 2ᵉ division SS « Das Reich ». Ce drame, survenu quatre jours après le débarquement allié en Normandie, s’inscrit dans une logique de terreur, visant à intimider les populations civiles et à dissuader toute résistance contre l’occupation allemande.

Archives Oradour-sur-Glane © LCP
Quand les rumeurs de ce funeste événement traversent la commune, la panique gagne Reignac. Une nuit, l’alerte sonne et les habitants de la commune se réfugient dans des hangars. Tous, sauf un. « Il n’y en a qu’un qui est resté dans son lit, c’est mon grand-père. Il ne voulait pas bouger. Il a dit : “J’ai fait la guerre de 14, ça va comme ça” », confie Monique avec un sourire en coin. Au petit matin, tout est redevenu calme. La terreur est passée comme une ombre.
Monique se souvient d’une autre aventure qui marqua son enfance en pleine guerre : un déplacement à Blaye pour porter du linge à des soldats démineurs. La jeune fille, alors âgée d’une dizaine d’années, monte sur le bateau avec eux et partage des gâteaux — une denrée rare en période de rationnement ! Ce sont des instants simples, des parenthèses joyeuses dans une époque troublée.
La petite fille retrouve enfin sa maman en 1943, lorsque la ligne de démarcation est levée. Lucette ne parlera que très peu de ses années passées à Paris, sous l’Occupation. Elle laisse toutefois échapper une anecdote que sa mère lui a partagé, sans doute dans un moment de de relâchement.
« Ils étaient un groupe de plusieurs personnes à vélo, dans les environs de Dreux, quand ils ont entendu un bombardement. Ils ont plongé dans un fossé et les bombes pleuvaient à côté d’eux. Ma mère m’a dit : “J’ai eu peur, j’avais un morceau de saucisson dans la gorge, il ne savait pas s’il devait monter ou descendre !” », raconte Monique avec amusement.
Monique se souvient de sa mère comme d’une femme douce, au cœur généreux, mais qui ne se laissait pas marcher sur les pieds. « Un peu comme moi ! » s’exclame Monique. Ce déterminisme permet à Lucette de se procurer des denrées rares en période de guerre. « Parfois, elle faisait 160 km à vélo aller-retour pour aller chercher du beurre, un peu de fromage, des pommes de terre ! », s’étonne encore aujourd’hui sa fille.
Pour survivre, Lucette fait des ménages, faute de pouvoir exercer son métier de couturière. « Il n’y avait pas de couture, car il n’y avait pas de tissu durant la guerre ! » explique Monique.

Monique et sa mère (date inconnue)
