Extrait des Oranges de Jaffa – Episode 1

Épisode 1 – A la recherche du hareng perdu

En août 2022, j’ai perdu mon père. Tout était bloqué à l’intérieur de moi, gelé, scellé. J’avais beau chercher, trifouiller, creuser, l’antre était vide, le corps était froid. Puis soudain, une envie quasi viscérale m’a envahie de la tête au pied. Alors que j’étais végétarienne depuis près de 6 ans, il fallait que je goûte à nouveau à la salade de harengs de mon paternel. Que je la prépare sur le champ. C’était une urgence, un élan de vie, il fallait que je retrouve mon père dans ce plat. Au moment où j’ai posé la préparation à mes lèvres, mon cœur s’est ouvert en deux comme la mer rouge, pour faire entrer le deuil. 

Tandis que la cuisine m’est apparue comme quelque chose de très naturel à ce moment-là, les rites associés au départ de mon père le furent beaucoup moins. Je ne savais pas s’il fallait réciter le kaddish, la prière des morts, je ne savais pas s’il fallait faire venir un rabbin sur sa tombe… On ne m’a j’aimais appris, on ne m’a jamais dit comment être juive. On m’a fait comprendre que c’était dangereux, qu’il ne fallait pas en parler. Le judaïsme, dans ma famille, a toujours été quelque chose de tabou, de caché, de flou. Voilà pourquoi, encore aujourd’hui, quand on se réunit avec ma sœur et notre famille rapportée pour les fêtes juives, c’est le bazar. 

Extrait sonore d’une fête de Pessah (Pâques juive)

Tous les ans, on célèbre ensemble la Pâques juive, Pessah, pour commémorer la sortie des juifs d’Égypte et la fin de leur esclavage. On prépare alors un plateau, que l’on appelle plateau du seder, où chaque aliment a une symbolique particulière : le harrosset, un mélange de dattes et de noix symbolisant le mortier qui servait aux esclaves, les herbes amère pour le renouveau, la régénération, etc. 

Extrait d’un échange autour de la table – Fête de Pessah

Ceux qu’on entend, c’est Élie et sa grand-mère Natacha, une amie de la famille que je considère comme ma marraine ou l’équivalent chez les juifs. J’aime beaucoup ce qu’elle dit, parce que comme je vous le disais, chez moi, les questions ça posait problème. Elle fait partie de ces personnes qui m’ont fait comprendre que justement, être juif, ça voulait dire interroger, questionner les rituels et l’histoire. Et chaque année, avec Marie, on s’interroge sur ce qu’on va manger pendant les fêtes. En avril 2023, soit la première Pâques après la mort de notre père, je me suis rendue comme à mon habitude chez ma sœur, pour préparer le repas. Comme nous n’avons pas été élevée dans la tradition, on fait ça un peu à notre sauce avec Marie.  

Echange entre Alice et sa sœur, veille de Pessa’h, dans la cuisine de Marie – Avril 2023, Paris.

ALICE

Il faudrait une torah 2.0 quoi

MARIE
Non mais a torah 2.0 on va la faire déjà.

 Je ne sais pas si tu te souviens, j’avais déjà fait ça les années précédentes : on va mettre une betterave au lieu d’un os. J’avais trouvé ça sur internet et j’avais demandé à Maruani ce qu’il en pensait. Il m’avait dit : c’est un peu approximatif parce que l’os a une signification que n’a pas la betterave.

ALICE
Pourquoi tu avais mis la betterave, déjà ?

MARIE
J’avais mis la betterave parce que j’avais cherché sur Internet comment on fait un séder végan, et j’étais tombée sur un site qui disait : la betterave, comme c’est rouge, ça rappelle le sang du sacrifice. Puisque l’épaule, c’est le mouton qui est sacrifié. Mais je ne sais pas si tu te souviens dans la Haggadah, plusieurs fois, il y a cette image du bras étendu. « Et il sortit les Hébreux du bras étendu ». 

ALICE
C’est censé être Dieu qui… 

MARIE
C’est Dieu qui… C’est une métaphore, parce que Dieu n’a pas de bras (rires). Mais je crois que Bernard m’avait dit qu’un des problèmes, c’était que la métaphore de l’os, c’était aussi pour l’épaule. C’est l’os qui correspond à l’épaule humaine ou à l’épaule de Dieu ou ce que tu veux. Lui, il trouvait que ces histoires de substitution, c’était un peu moyen. 
Je me suis dit qu’au pire, ce qu’on pourrait faire, c’est mettre une betterave et dessiner un os de poulet. Ou un os de mouton (rires).

ALICE

Et il faut que la pâte ne soit pas levée aussi c’est ça ?

MARIE

Pas de pâte levée. En fait, ce n’est pas seulement pas levée, ce n’est pas de… Il y a cinq céréales qui sont interdites. Blé, seigle, avoine, orge et épeautre je crois… En gros, tout ce qui contient plus ou moins de gluten et qui peut être transformé en pain.

ALICE
Est-ce que tu serais d’accord pour expliquer au micro ? Expliquer juste rapidement pourquoi est-ce qu’on n’a pas le droit de consommer des trucs, des pâtes levées ?

MARIE
À mon avis, mais là, c’est mon avis pas du tout de pro, c’est que c’est tout ce qui peut être transformé en levain, tout ce qui peut fermenter. Mais c’est quand même un peu bizarre parce qu’il n’y a pas le sarrasin dedans, alors qu’en réalité, tu peux aussi faire fermenter du sarrasin. Je ne sais pas. À mon avis, il doit y avoir d’autres explications. Mais bon, le sarrasin n’est pas une céréale, c’est une graine. Donc, il doit y avoir plusieurs trucs en même temps. Mais je suis sûr que si tu vas sur un site et que tu tapes : « sarrasin Pessa’h » tu vas tomber sur une discussion à n’en plus finir.

Bon, je vous donne une explication un peu plus officielle : pendant une semaine, durant Pessah, les juifs ne doivent pas consommer de pâte levée ou de produit fermenté. Cette coutume culinaire commémore l’exode du peuple hébreux, qui n’aurait pas eu le temps de faire lever le pain, dans la précipitation de la fuite. En bref, exit les produits fermentés et céréaliers comme la bière ou les pâtes par exemple. 

Pour ma sœur, ça a toujours été important de préserver ces coutumes. Je pense qu’elle essayait de réparer quelque chose en maintenant la tradition, et peut-être verbaliser ce qui a longtemps été tu. 

Profondément marqués par la Shoah, mes grands-parents ne parlaient jamais de leur judéité. D’ailleurs, leur nom de famille « Gringras », d’origine Yiddish, fut transformé en « Gren » après la guerre : un nom qui, pour je ne sais quelle raison, leur est venu de Suède. 

En fait, j’avais la sensation que le mot « juif » portait en lui un poids d’une lourdeur incommensurable dans ma famille. A contrario, personne n’a pu s’empêcher de cuisiner les recettes du shtetl, ces communautés juives d’Europe de l’est qui furent décimées durant les pogroms. C’était plus simple que d’en parler. 

Alors, comme je vous le disait, quand mon père est décédé, la première chose à laquelle j’ai pensé, c’était sa salade de harengs et je me suis empressée de demander à ma sœur comment il la faisait. 

Habillage sonore salade de harengs recettes 

J’ai commencé à réfléchir à cette recette : d’où venait-elle ? Pourquoi était-elle si importante pour lui ? Pourquoi, à chaque fête juive, fallait-il impérativement qu’elle trône sur la table ? Pourquoi avais-je l’impression que derrière la préparation de cette salade, il y avait tout un rituel qu’on ne nommait pas ?  Pourquoi avais-je la sensation que ce plat abritait un millier de tabous liés à l’histoire de sa famille, disparue dans les camps ? 

Puis, soudain, j’ai compris. Un souvenir a émergé des tréfonds de ma mémoire, telle une boulette de kneidler à la surface d’un bouillon. Nous sommes au début de l’année 2007. Dans quelques mois, je vais passer mon bac. J’ai décidé de prendre l’option polonais, pour gagner quelques points supplémentaires. On me laisse carte blanche : je peux choisir un ouvrage de mon choix, que je devrai présenter à l’oral. Je demande à mon père si je peux présenter son livre intitulé : « Krajobraz z dczieckiem », soit : Le Paysage et l’enfant. Mon père accepte et nous nous mettons à étudier ensemble ce recueil de nouvelles, où il aborde son enfance dans la Pologne d’après-guerre.

Ouverture : lecture de la nouvelle de Roman Gren Les oranges en voix off par un comédien. 

(Varsovie Printemps 1957)

Les oranges que nous découvrîmes la même année échappaient, quant à elles à toute tentative de classement. Leur existence commença sur le seuil de notre appartement avec l’apparition du facteur en uniforme bleu marine. Après avoir donné à signer à ma mère un cahier à la couverture tachée et froissée, il s’inclina et poussa de sa chaussure un paquet enveloppé d’un papier gris.

Orné de nombreux timbres et de tampons, le papier recouvrait une caisse faite de planchettes de bois blanc, au fond de laquelle, sur un lit de copeaux, reposaient, tels de petits soleils, des boules de couleur orange frappées d’une inscription à l’encre violette : JAFFA.

Fort de mon expérience relative à l’ananas, j’essayai de leur trouver une place parmi les fruits, mais ce fut peine perdue. Les pommes, les griottes, les myrtilles, les fraises leur étaient étrangères. Il en était de même pour les poires, les prunes, les cerises et les groseilles. Ces fruits-là m’inspiraient confiance ; je les connaissais depuis des années. (…) Il me semblait que l’élément manquant pour comprendre leur existence me serait un jour révélé.

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