Les mosaïques

Il s’agit d’un texte écrit en atelier d’écriture transgénérationnel. “Du côté de la mère” est animé mensuellement par Audrey Alcabes, fondatrice de l’association Poussières d’étoiles.

Je me suis inspirée d’histoires vraies issues de cousines éloignées, qui m’ont raconté leurs exils d’Égypte. Néanmoins, ce contenu appartient au genre fictionnel, car j’ai transformé leurs récits en y ajoutant mon imaginaire personnel. On peut ainsi dire que ce texte est à la frontière du réel.

Les mosaïques

La ville semble m’habiter, me dévorer. Est-elle moi ou bien suis-je elle ? Chaque fois que j’hume l’odeur de la cardamome dans mon café matinal, je me revois assise sur ce tabouret haut perché, le sol drapé d’un grand manteau de mosaïque bleu turquoise, orné çà et là de petits filets d’or. C’est bête. Je ne peux m’empêcher de penser à ce sol, peut-être car il me ramène à ma terre, à celle que je ne reverrai jamais, celle qui n’existe que dans mes souvenirs.

Parfois, je me demande si tout cela n’était pas un rêve. Me suis-je réveillée au sein du débarcadère, ce lieu grouillant de monde où la foule me consumait tout entière ? Non, je n’ai pas rêvé la rougeur du soleil, ces ruelles littorales où chaque bistrot avait sa propre langue : grec, turc, espagnol, italien, français, ladino. C’est étrange. Il me semble aujourd’hui que je les comprenais toutes, tout comme les mosaïques de mon enfance. Ces langues s’imbriquaient les unes aux autres. Parfois, j’avais la sensation qu’en s’additionnant, elles tissaient une seule et même toile qui s’étendait le long de la Grande Bleue.

Je ne peux m’empêcher d’associer ces sons à la fleur d’oranger. Ce goût doux-amer, chaud, réconfortant, comme le son du oud les soirs de fête.

Et puis un jour, il a fallu partir, quitter ce paradis perdu, quitter l’orange, les mosaïques, la tour de Babel, la cardamome, le son mélancolique du oud. Prendre un bateau à la hâte, emporter tout ce que l’on peut sans se retourner. Le port, d’habitude si familier, si chaleureux, me donnait l’impression d’une masse informe qui se resserrait sur moi comme un étau. Papa me tenait la main fermement, ses yeux gris clair fixant un point imaginaire. Les bruits m’étaient insupportables. Où était passée ma tour de Babel ? L’odeur de l’iode inondait mes narines. J’avais le pressentiment que je ne l’humerais plus jamais.

Je me suis retournée, malgré les consignes de papa, pour voir une dernière fois ce que je laissais derrière moi. Au loin, notre maison formait une petite tache bleue et blanche. Pourtant, ce minuscule point à l’horizon semblait me dire : « Ne pars pas, reste. Reviens te blottir sur le haut tabouret de bois pour contempler les mosaïques. Ne pars pas, reste. Viens tremper ton carré de sucre dans le café de papa. Ne pars pas, reste. Écoute encore le oud chanter des fables intemporelles. Ne pars pas, reste. Endors-toi au son des marchands de caramel. Ne pars pas, reste. »

Le policier a regardé papa, qui brandissait fébrilement nos passeports, miraculeusement obtenus quelques jours plus tôt. D’un coup sec, il s’est saisi de sa lame et les a tranchés en mille morceaux. Plus tard, je comprendrai le sens du mot apatride. Pour l’instant, je ne pensais qu’à mes mosaïques.

Leave a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *